Thursday, November 22, 2007

Concurrence vs coopération

"On s'est amusé à faire jouer des individus «perso» ou «collectif». Bruno Ventelou, dans un livre passionnant*, propose un jeu auquel ont participé des gens très différents. Les premiers sont des élèves d'école de commerce, formatés à la concurrence et au chacun pour soi, rationnels et égoïstes, maximisant chacun sa propre utilité; les autres, des petits gars de banlieue d'une même équipe de basket, plutôt solidaires. Disons les «gestionnaires» contre les «basketteurs». Les premiers n'ont pas confiance les uns dans les autres, contrairement aux seconds. On leur fait jouer de l'argent**. Ils sont huit dans chaque équipe. On distribue à chacun 4 cartes d'un jeu de 32. À chaque tour, ils gardent deux cartes et en jettent deux dans le pot. Ils gagnent: 4 euros par carte rouge conservée (chaque carte rouge a la même valeur, peu importe qu'il s'agisse du roi de coeur ou du sept de carreau), plus un euro par carte rouge dans le pot. Soit je mets mes rouges dans le pot (je joue collectif), soit je les garde. Exemple: si j'ai deux rouges et que je les garde, j'ai gagné huit euros. Si je les ai mises dans le pot, et que tout le monde fait comme moi, nous avons gagné chacun huit fois deux égale 16 euros. Dilemme... Faut-il jouer perso ou collectif ?
Le résultat est frappant. L'école de commerce joue perso. Les basketteurs jouent collectif. Et bien entendu... les basketteurs gagnent.
Mais voilà. Les tours passent, et passent. Certains basketteurs commencent à jouer perso en se disant: je joue pour moi, mais comme les autres seront assez bêtes pour jouer collectif, j'empocherai les cartes que je garde en main, plus celles que les autres mettent au pot***. Exemple, toujours sur une distribution deux rouges, deux noires: je garde mes deux cartes rouges (8 euros) et les autres mettent leurs cartes dans le pot (14 euros). Total pour moi: 8 plus 14 égale 22 euros ! Encore mieux que dans le cas où tout le monde joue collectif. Hélas, la trahison a des conséquences terribles. Les autres s'en rendent compte. Que font-ils aux tours suivants ? Ils trahissent aussi. Et petit à petit, on se retrouve dans la situation de la concurrence. Tout se passe comme si l'idée concurrentielle, selfishness, polluait petit à petit le jeu, jusqu'à ce qu'on se trouve dans le même situation que celle des «gestionnaires», égoïstes, rationnels, calculateurs et peu gagnants.
C'est une idée clé de l'économie contemporaine: l'anticipation rationnelle, qui débouche sur un mauvais équilibre. J'anticipe que les autres vont être égoïstes. Et les autres pensent de même. On joue donc tous égoïstes, et on perd tous."

*Au-delà de la rareté, Albin Michel, 2001.
**L'expérience a été réellement réalisée en 1998, avec deux équipes de huit.
***On touche ici du doigt l'horreur libérale: jouer perso en pariant que les autres jouent collectif. Balancer mes ordures dans la nature, collective, elle !
(notes de l'auteur).

Bernard Maris, dans l'antimanuel d'économie. 1: les fourmis, chapitre "Marchés et concurrence".

Cette expérience simple illustre très bien ce que je pense du capitalisme vs communisme: si tout le monde était solidaire, le communisme donnerait la meilleure solution pour la société dans son ensemble. Mais il suffit qu'une personne commence à vouloir gagner plus que les autres pour que le système s'écarte de l'équilibre le plus haut pour rejoindre l'équilibre le plus bas, celui du capitalisme, mais qui a l'avantage d'être stable.

5 comments:

Daniel said...

On est en plein dans la théorie des jeux

C'est une très grossière erreur que de faire un parallèle direct entre des actions ponctuelles dans un jeu et des systemes economiques complexes

J'ai une tres bonne compliation d'articles de references sur le sujet (de l'époque de mon DEA).

Depuis la seconde guerre mondiale, époque ou elle a connu son essor, nombreux sont ceux qui ont été tentés de mettre de la morale dans les résultats de cette théorie

Quand on s'y attaque purement on se rend compte qu'il est absolument impossible de trancher philosiphiquement sur une attitude plutot qu'une autre

C'est un peu comme ceux qui essayent de se rattacher à la théorie du big bang pour justifier des théories religieuses sur la création...

Faudrait que je te scanne l'un des articles qui m'avait le plus marqué et qui va très bien dans le prolongement de cette expérience: en allant plus loin on peut faire s'affronter différentes stratégies et voir quelle est leur robustesse face à des aléa ou d'autres stratégies
le résultat démontré est que la meilleure stratégie est donnant-donnant. Si on coopere avec moi je coopere. Si on me trahit je trahit

C'est ce vers quoi convergent normalement tous les joueurs de ce jeux quand t tend vers l'infini. Quelle que soit leur origine...

Cedric said...

Bien sûr, la stratégie du donnant-donnant est celle vers quoi les joueurs tendent dans l'expérience décrite par Bernard Maris. Mais ce qui est intéressant est que la solution de la coopération donne de meilleurs résultats que la solution du "oeil pour oeil, dent pour dent" !

C'est vrai que faire un parallèle avec le communisme et le capitalisme est un énorme raccourci, mais je ne parle pas ici de ces systèmes en prenant en compte toute leur complexité, mais uniquement les principes de base sur lesquels ils s'appuient, qui pour moi peuvent se resumer aux notions de coopération et de concurrence.

Daniel said...

Ton jugement est biaisé

Tu prend une expérience sans hypothèse directement reliable a une réalité economique et tu te base sur le résultat pour défendre ton idée

je suis très étonné car c'est ce que tu dénonce justement dans le domaine de la climatologie ou certains prennent des données tres partielles pour remettre en cause des résultats alarmistes


Dans cette expérience comment peux tu juger que la coopération donne un meilleur résultat ? Tu extrapoles au dela de la limite du jeu. Imagine un peu qu'a la fin de chaque tour celui qui n'a pas au moins 1 rouge meurt. La coopération maximse l'espérance de vie de chacun. Mais si il y a 4 joueurs et 3 rouge, comment va tu déterminer qui des 4 doit se sacrifier pour la communauté ?
A l'opposé le chacun pour soi s'en remet au hasard qui moralement pose moins de probleme dans cette situation... Et rien n'empeche celui qui a 2 d'en donner 1 a celui qui n'a rien pour continuer le jeu


D'autre part tu oublies aussi que des systemes coopératifs existent dans notre économie de marché (coopératives, mutuelles...) qui dans certains cas on des tailles équivalentes a des multinationale !

Cedric said...

Je pense qu'en ce qui concerne la politique ou l'économie, nous sommes tous biaisés, pour la bonne raison que, comme le dis l'historien économiste Paul Bairoch (cité par Bernard Maris), "s'il me fallait résumer ce que l'essence de l'histoire économique peut apporter à la science économique, je dirais qu'il n'existe pas de «lois» ou règles en économie qui soient valables pour toutes les périodes de l'histoire ou pour chacun des divers systèmes économiques". Il revient donc à tout un chacun de choisir le système économique qui lui plaît le mieux, selon ses convictions profondes et son intuition.
C'est là toute la différence avec les sciences "dures" comme les maths ou la physique, où il ne peut pas y avoir de jugement biaisé, juste des idées en accord avec les observations disponibles ou contredites par lesdites observations. C'est pourquoi j'ai toujours préféré les sciences "dures" aux sciences humaines, car les dernières m'ont toujours parus beaucoup trop compliquées pour pouvoir arriver à des conclusions solides. Et c'est pourquoi il faut se mefier de ces "théorèmes" économiques qui se basent sur des hypothèses qui simplifient tellement le comportement humain qu'on se demande à quoi ils servent.
Enfin, note que j'ai écrit que cette expérience illustre ma pensée, et non pas démontre quoi que ce soit. C'est un peu comme les paraboles de la Bible. Je crois (plus par intuition que par raisonnement) que la coopération mène à une situation meilleure que la concurrence dans la plupart des cas de la vie de tous les jours, donc j'ai instinctivement une méfiance envers un système qui utilise la concurrence comme motivation première des actions des citoyens, même si je reconnais qu'un tel système mène à un équilibre plus stable qu'un système qui serait basé uniquement sur la coopération.

Daniel said...

"il n'existe pas de «lois» ou règles en économie qui soient valables pour toutes les périodes de l'histoire ou pour chacun des divers systèmes économiques"

Désolé de te contredire mais il existe des lois economiques valables depuis toujours

Pour ne prendre qu'un exemple voyons La loi de l'offre et la demande

Tout comme en physique ou en océanographie elle fournit des résultats avec une incertitude. Elle ne s'applique qu'à certains types de problemes. Mais elle est complètement indépendante de la période de l'histoire ou du systeme economique.

C'est dommage de mettre dans la meme corbeilles tous les travaux fait dans ce domaine

Ceci dit un des enseignement de l'experience citée au debut est bien qu'une alternance équilibrée entre gain personnel et gain collectif est la méthode la plus robuste pour faire face aux aléas

Rien que cela permet de poursuivre la réflexion...